De Gaulle et l'économie

 

"Sous l'impulsion de la machine, l'économie moderne est en perpétuel changement. C'est vrai de sa structure puisqu'à un rythme accéléré les diverses branches se créent, se concentrent, progressent alors que d'autres reculent ou disparaissent. C'est vrai du produit global de l'activité du pays. C'est vrai de ce que les particuliers font de leur propre revenu suivant qu'ils consomment ou qu'ils thésaurisent ou qu'ils investissent dans des entreprises, dans des logements, dans des équipements. C'est vrai dans ce que l'Etat prélève sur le produit de l'activité du pays, prélève par l'impôt de ce qu'il emprunte et de ce à quoi il consacre ses ressources. Et d'autre part les connexions extérieures sont telles aujourd'hui que ce qui arrive à l'étranger influe inévitablement sur ce qui se passe au-dedans. Et puis que dire des guerres et des bouleversements qui dans certain pays anéantissent les moyens humains, les matériels de production tandis que d'autres y trouvent l'occasion d'accroître les leurs. 

 

Bref, on peut dire que le caractère même de notre civilisation mécanique c'est que l'ensemble des bénéfices qui résultent de l'avance, de la science, de la technique, des capacités ou bien des progrès de l'infrastructure, de l'outillage, les échanges, cet ensemble est perpétuellement variable dans son total et dans sa répartition. Il est vrai que le développement, grâce au moyen qui emploie notre époque, le développement tend généralement à s'accroître plutôt qu'à se réduire. Mais cette expansion même est sujette à maints avatars, tantôt elle est rapide, et tantôt lente, tantôt elle est entraînée par la surchauffe comme on dit. ou bien arrêtée par la crise, tantôt on constate dans certaines branches un développement excessif et dans d'autre un progrès insuffisant. Alors cela comporte beaucoup de saccades, d'irrégularités, de profits abusifs ou de retards injustifiés, par conséquent ça fait autant de sujet de querelles et de difficultés dans les sociétés, aussi les Etats sont-ils de plus en plus portés partout à encadrer et à guider leur économie nationale. Avant de le faire, ils trouvent devant eux deux doctrines opposées et dont chacune est simple et terrible. Le "laisser faire, laisser passer" qui a été appliqué à l'économie depuis l'aurore du machinisme a sans nul doute, grâce au bénéfice, à l'esprit d'entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une impulsion puissante. Mais se "laisser faire, laisser passer" a entraîné également de rudes secousses et une somme énorme d'injustice. D'autre part le système communiste mis en vigueur dans certains pays, dont une catastrophe nationale avait balayé les structures et qui, bien que doté de grandes ressources naturelles, végétait sous des méthodes égoïstes et archaïques ; le système communiste, dis-je, a réussi en employant la contrainte implacable et la propagande forcenée à construire un appareil massif de production, surtout en ce qui concerne les mines et l'industrie lourde, mais c'est au prix d'immenses épreuves, de gigantesque gaspillage, de l'écrasement des individus auxquels ne sont jamais laissé ni le choix, ni la liberté. Et puis dans certaines activités qui impliquent les forces spontanées des personnes et l'adaptation à des demandes multiples et changeantes comme par exemple la fabrication des objets de consommation ou l'agriculture, ou la distribution, ces activités-là sous le régime communiste sont évidemment déficientes. Il faut qu'il y ait un profit pour l'initiative. Alors, il en résulte en dehors des rassemblements et des mouvements obligatoires et spectaculaires de masse, une vie sans cesse menacée ou tout au moins morose, incolore, et sans saveur.

On a pu croire naguère, il y en a encore qui croient quelquefois que l'un ou l'autre de ces systèmes excessifs rencontre chez nous une audience étendue. Que l'un ou l'autre pourrait un beau jour s'imposer à l'Etat et à la nation. Mais ce ne sont là que des imaginations. Sans doute paraît-il commode à certains tenants traditionnels d'une théorie qui était jadis consacrée de célébrer le mirage d'une économie qui n'aurait pas de règle, et sans doute aussi paraît-il expédient au champion de la subversion d'évoquer le chant des lendemains qui bercerait une société débarrassée des profits et des concurrences. Mais tout le monde sait qu'à moins d'un cataclysme qui remettrait tout en cause, nous ne nous livrerons plus à la discrétion effrénée du capitalisme libéral et personne ne croit que nous ne nous soumettrons jamais à la dictature écrasante du communisme totalitaire. Non. 
La voie que nous avons choisie n'est ni celle-ci, ni celle-là. Nous avons choisi de conduire, oui de conduire notre effort et notre progrès en vue du plus grand rendement, de la plus grande continuité, de la plus grande justice, ça veut dire que tout en laissant grande ouverte la carrière à l'esprit d'entreprise individuel ou collectif qui comporte le risque par le gain ou par la perte, nous appliquons l'action publique à orienter notre économie pour l'avance de la nation dans tous les domaines, et pour l'amélioration du sort des Français à mesure que s'accroît la richesse de la France. Pour se faire notre cadre c'est le plan qui détermine les objectifs à atteindre, les étapes et les conditions. Nos moyens, ce sont les lois, les règlements, l'information et aussi bien entendu le crédit, les impôts, les tarifs, les subventions. Notre politique c'est une action, une action qui adapte à mesure le revenu national aux besoins et aux progrès de la collectivité de chacune de ses branches économiques. Et de chacune de ces catégories sociales. La politique des revenus. Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir et bien nous, il y a longtemps que sans le dire, nous faisons la politique des revenus. Nous la faisions déjà quand il y a plus d'un demi-siècle, nous adoptions l'impôt général et progressif sur le revenu ou quand lors de la Libération nous instituions les assurances sociales, les allocations familiales, le salaire minimum garanti, nous la faisons à présent quand nous appliquons les lois de l'orientation agricole. Quand nous prélevons sur le revenu de la collectivité ce qu'il faut pour aider massivement la recherche, l'éducation, la santé, l'agriculture. Quand nous construisons chaque année des logements par centaine de mille. Quand nous aménageons ou bien dans l'ensemble ou bien par région l'infrastructure du pays. Quand nous élevons en proportion de l'augmentation du revenu national, la masse des rémunérations des fonctionnaires de l'Etat et les agents des services publics. Mais notre époque ne s'arrête pas, si bien que chaque jour qui passe nous engage plus avant dans la voie que nous avons prise. Il s'agit d'abord que l'augmentation du produit national, résultat du développement, soit distribuée entre la consommation, les investissements, les dépenses publiques de fonctionnement, l'équipement du pays, les prestations sociales, de telle façon, et j'oubliais, le règlement de nos dettes intérieures et extérieures, et l'aide que nous fournissons au dehors, de telle façon que cette augmentation du revenu soit répartie entre les postes qui commandent ou bien la vie présente ou bien le progrès d'avenir de la France. Encore faut-il naturellement que cette augmentation globale soit évaluée en concordance avec nos moyens, nos besoins, notre propre évolution, celle des pays qui sont le plus en rapport avec nous, et encore faut-il également que les ressources ainsi distribuées ne dépassent pas au total ce que le pays a gagné, faute de quoi ce serait l'inflation. C'est-à-dire tôt ou tard, la faillite. Mais cette programmation comme on dit qui se traduit par des pourcentages, il s'agit aussi qu'elle accentue sa portée sociale en s'appliquant aux totaux des diverses sortes de revenus et bénéfices industriels et commerciaux. Les salaires et traitements. Les gains des services, les revenus agricoles, les prestations sociales, naturellement, la parité dans le progrès n'est pas possible parce que les données relatives au différent cas ne sont jamais identiques. Et cette parité-là n'est même pas souhaitable parce qu'il serait désastreux de supprimer l'émulation. Mais ce qui importe, faute de déséquilibre, c'est que toutes les catégories avancent en même temps que l'ensemble de manière que chacune ait sa part. On comprend très bien que cette politique puisse à première vue indisposer, ou bien divers milieux qui se concentrent sur leurs affaires, sur leurs intérêts et qui se méfient par principe de l'intervention de la puissance publique dans la marche de l'économie, ou bien certains organismes professionnels habitués à concentrer leur action sur la revendication et qui redoutent à ce titre de voir leur rôle se réduire à mesure que la vie économique et sociale de la nation serait plus régulière, moins disparate, et par conséquent plus équitable. Mais la politique des revenus est trop conforme au mouvement de notre époque pour n'être pas la chose de tous. Bien sûr il appartient au pouvoir de la République, gouvernement et parlement, de décider de ce qu'elle est. Mais les avis et les débats à partir desquels elle doit être élaborée impliquent la coopération des éléments qui portent une responsabilité dans le domaine de la production, du travail ou de la technique. C'est pourquoi les commissions du plan, le conseil économique et social, les commissions de développement qui viennent d'être instituées dans les régions offrent suivant leur qualification particulière les cadres voulus pour de telles consultations. Vous le voyez au milieu des grandes secousses qui se sont produites et qui continuent d'avoir lieu d'un bout à l'autre du monde depuis que la machine repétrit nos sociétés, la France a maintenant arrêté les voies et les moyens de sa propre transformation. Nous savons bien qu'il nous reste beaucoup d'étapes à parcourir parce que le progrès n'a pas de limite. Mais on peut dire que chez nous la révolution s'accomplit régulièrement jour après jour parce qu'elle est admise dans les esprits et qu'elle figure dans la loi. Le Premier ministre, le ministre des finances et des affaires économiques ont déjà à maintes reprises exposé ce que je viens de dire. Et le commissaire général au plan l'a développé en ses rapports, vous le savez tous." 

 

Charles de Gaulle
Conférence de presse du 4 février 1965

 

Le Rassemblement du Peuple Français est un mouvement fondé en 1947 par le général de Gaulle, mis en sommeil en 1955 il se réveille aujourd'hui.

Le gaullisme c'est...

 

1) Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (l'indépendance nationale et la souveraineté populaire)
2) Un Etat fort et dirigé (institutions de la Ve République)
3) L'association du capital et du travail (3ème voie sociale: ni libéralisme, ni socialisme)
4) Le Rassemblement du peuple français par-delà les clivages politiques

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